- Peter Büchi : Développer et exercer ses sens par le dessin de formes (traduction de l’allemand)
- L'Art de l’allaitement maternel (traduction de l’anglais)
- Herbert Achternbusch : L’État c’est moi (traduction de l’allemand)
- Paul Celan : Possession éparpillée, extrait de Lichtzwang (traduction de l’allemand)
Peter Büchi : Développer et exercer ses sens par le dessin de formes
Avant-propos et introduction
On est parfois étonné de voir combien un jeune enfant peut s’abandonner à la contemplation d’un objet. Il est presque coupé du monde et il se confond avec ce qui suscite son intérêt. Tous les sens en éveil, il saisit et intériorise une part du monde. Ces moments « sacrés » sont une pure expérience des sens, une perception intense des sens.
Nous venons au monde pourvus des outils pour rencontrer le monde, nos organes des sens. Par la suite, leur développement n’obéit plus seulement à la nature mais il dépend en grande partie de l’usage adéquat de nos sens et de la qualité de l’environnement que nous explorons. Le système sensoriel est le fondement de notre relation au monde, aux autres et à nous-mêmes. Il nous pousse à former et à exercer nos sens toute notre vie. Notre conscience de soi et notre personnalité seront beaucoup plus fortes si notre système sensoriel est en bonne santé.
A partir de l’expérience vécue, on montrera que le dessin de formes permet de favoriser la perception et la création. Vivre et créer des formes permet de les ressentir plus profondément et de mieux solliciter les sens. Ma présentation s’appuie sur l’« Anthropologie générale » de Rudolf Steiner et sur ce qu’il dit des sens. De nombreuses personnes m’ont fait part de leur expérience et de leurs observations à ce sujet et m’ont fait des remarques et des suggestions précieuses.
Le dessin de formes qui offre de nombreuses possibilités artistiques et pédagogiques ne pourra cependant porter ses fruits que si on ne se contente pas de s’entraîner à dessiner mais qu’on se préoccupe sérieusement du sens et de l’acte même de dessiner. C’est pourquoi je vais présenter brièvement les principes fondamentaux en renvoyant à la littérature pour une étude approfondie.
Phénomènes de la perception sensorielle
La littérature donne de très nombreuses définitions des « sens humains ». Cette diversité oblige à poser une question de principe : qui donc perçoit ? Quelle est la place de l’homme quand on parle de perceptions sensorielles ? Comment se fait-il que la langue allemande appelle la perception « prendre le vrai » ? Comment donc nous viennent les impressions sensorielles ?
La physiologie traditionnelle des sens suit en général le schéma « stimulation et récepteur » et adopte le système classique de réception par les cinq sens. Pour simplifier, on compare souvent les organes sensoriels à des appareils mécaniques, l’œil est par exemple un appareil photographique, l’oreille un microphone. On ne s’aperçoit pas que l’homme est alors repoussé dans les marges de ce qui se passe et qu’on lui donne un rôle passif de récepteur. Peu de gens remarquent que cela entre en contradiction avec le mot « prendre » qu’on entend dans perception et qui évoque clairement une activité.
L’homme serait-il donc un simple consommateur passif de stimulations ? L’éducation ludique (en anglais edutainment) de nos écoles modernes tournées vers le multimédia repose en grande partie sur cette hypothèse. L’industrie des loisirs et du temps libre trouve chaque jour de nouveaux moyens de transformer en commerce cette conception (aujourd’hui dominante) de notre système sensoriel et d’en tirer le meilleur profit. Comme ces expériences deviennent rapidement de moins en moins profondes, il faut constamment augmenter les stimulations pour satisfaire la soif d’expériences. La déperdition croissante du sens, les dépressions, le mal-être et la recherche souvent désespérée d’une vie qui aurait un sens sont autant de phénomènes qui devraient nous montrer que, vu de cette manière, le développement de l’homme peut mener sur de fausses routes ou à des impasses.
Depuis longtemps, la physiologie moderne des sens ne se limite plus aux cinq sens classiques et en distingue d’autres. Il n’en reste pas moins que le schéma « stimulation et récepteur » reste dominant et qu’il met l’accent sur les faits réels. En prenant l’exemple du sens de la vue, j’aimerais montrer la direction que nous indique les recherches les plus récentes.
L'Art de l’allaitement maternel
Chapitre cinq - Chez vous avec votre bébé
Tous éprouvent de la joie et de la satisfaction une fois que le nouveau-né a pris sa place à la maison, au cœur de la famille. Tout est pour le mieux : vous êtes tous ensemble. Mais ne vous étonnez pas s’il vous arrive de manquer d’assurance et même de paniquer de temps en temps. Vous devez vous occuper de ce petit enfant jour et nuit et il arrivera que vous vous sentiez démunie. Ayez confiance : vos talents de mère grandiront chaque jour à mesure que vous connaîtrez mieux votre bébé.
La plupart d’entre nous sont passées par là : ce sont des sentiments bien connus. Une des fondatrices de La Leche League se souvient amusée de sa gaucherie quand elle et son mari sont arrivés à la maison avec le nouveau-né.
J’ai toujours le tableau en tête. Le bébé était dans le couffin que j’avais joliment décoré de dentelle plissée juste avant sa naissance. Elle pleurait tout ce qu’elle pouvait malgré tous les froufrous. Elle venait de téter et on l’avait changée, on s’attendait à ce qu’elle dorme. Je me rappelle avoir pensé : « Si seulement elle était plus âgée et qu’elle savait parler. Elle pourrait me dire ce qui ne va pas. » Je ne connaissais malheureusement pas le b-a-ba de la communication avec un jeune enfant : le contact. Et c’est bien plus efficace que de parler ! Tout aurait été plus simple si je l’avais prise dans les bras. Au lieu de cela, je me sentais dépassée par les événements, déçue de moi-même et de mon bébé.
Herbert Achternbusch : L’État c’est moi
Quelqu’un qui par hasard n’a pas reçu de bombe sur la tête pendant la dernière guerre, qui a cependant attrapé la diphtérie pendant cette même guerre, qui n’a eu la vie sauve qu’à cause de l’attitude opiniâtre de sa mère qui a ouvert la fenêtre en faisant fi de l’extinction des feux lors d’une alerte aérienne et qui a fait tirer de chez soi le Dr Paul en caleçons pour que son enfant ne devienne pas un bel angelot comme celui d’à côté pour reprendre les paroles de l'infirmière ; quelqu’un qui était déjà un vagabond dans les pensées de ses parents, qui livré à lui-même dans une ferme vagabondait des heures entières dans les orties et qui à l’âge d’homme tenait pour une chance, alors qu’il était finalement arrivé dans un hangar, chassait une poule de son nid et écrasait 9 œufs, que le bonheur lui glisse sur les doigts, qui a été emporté d’un lit qu’il devait partager avec un Heribert de dix-sept ans, lequel n’acceptait pas que le petit se ronge les ongles de façon inquiétante, alors qu’il remarquait justement que, comme il l’a dit un jour, sa mère allait retrouver comme une voleuse l’éthique de l’argent qu’il faut gagner, prenait soudain en pitié les pieds teigneux sur lesquels il se tenait devant elle ou était gagnée par la haine et emportait l’enfant quand la directrice du home d’enfants se plaignait : il ne mange rien, il ne parle pas, il ne manifeste rien ; je ne sais pas pourquoi il a un gros ventre ; et il n’avait reçu aucun des paquets de sa mère ; quelqu’un que sa grand-mère est venue chercher trop tard pour le tirer de ce gâchis d’enfance et l’emmener chez elle à la campagne où il marchait trop solitaire le long des étangs encombrés de nuages pour ne pas en demander trop aux filles et se perdre dans des disputes sans fin qui l’ont bientôt mené à avoir maille à partir avec la police, de sorte que, ayant retrouvé la liberté, il a eu un comportement toujours plus drôle d’après lui, plus entêté d’après nous, et s’est un jour exclamé : Oh papa – dans un de tes films tu pousses un voilier du quai et il te pousse des jambes de 5 m de long. Une autre fois : L’Etat c’est moi. Quelqu’un à qui on avait appris à l’école qu’il est l’état a fait de cette maxime une plaisanterie inepte que chacun devrait se souffler à soi-même. Ce quelqu’un, il ne lui est rien resté pour toute la vie que de rechercher l’amour d’une infirmière qu’on lui avait attribuée, âgé de quelques semaines seulement, dans une chambre d’isolement 5 mois durant jusqu’à ce qu’il se noie. Quand on est venu le rechercher, l’infirmière a pleuré. Nous publions ce témoignage d’un cas particulier à partir duquel même celui qui n’est pas très instruit mais qui manifeste de l’intérêt pourra se représenter la dévastation où nous, ses semblables, continuons notre existence.
Paul Celan : Lichtzwang (Contrainte de lumière)
POSSESSION ÉPARPILLÉE, tout près
de la poussière.
Soir après soir les messages
soustraits des pensées
parviennent en planant,
d’une dureté royale, d’une dureté nocturne,
aux mains des tuteurs
de la plainte :
la réponse sort en silence
de la pliure
de leurs lignes
de vie :
unique, l’éternelle
goutte
d’or.
STREUBESITZ, staub-
unmittelbar.
Abend um Abend schweben
die den Gedanken entzogenen
Botschaften ein,
königshart, nachthart,
in die Hände der Klage-
vögte :
aus dem Knick
ihrer Lebens-
linien
tritt lautlos die Antwort :
der eine ewige
Tropfen
Gold.